Les GAFA, une arme de dissuasion massive aux mains de Donald Trump ?

Les GAFA, une arme de dissuasion massive aux mains de Donald Trump ?

Un « décret d’urgence nationale » : c’est tout ce qu’il a fallu pour que Google et d’autres géants de la tech suivent. La décision brutale de Donald Trump, mercredi 15 mai, d’interdire aux groupes américains de télécoms de commercer avec des sociétés étrangères jugées « à risque » pour la sécurité nationale, a semble-t-il payé - dans l’optique de son bras de fer commercial et diplomatique avec la Chine. Concrètement, suite à l’annonce d’un décret qui « bannit » purement et simplement certaines entrrises étrangères, dont Huawei, Google a décidé de retirer sa licence Android au fabricant de smartphones chinois - le deuxième plus gros du monde, mais ça ne compte pas.

Peu importe que le président américain ait raison ou pas quand il accuse Huawei d’espionnage au profil de Pékin : dans les faits, c’est un géant américain, membre des « GAFA », dont le système d’exploitation équipe l’immense majorité (80 %) des smartphones dans le monde, qui coupe les ponts avec un mastodonte chinois - tout cela parce qu’un gouvernement a établi une liste d’entrrises avec lesquelles les sociétés US ne pourront collaborer qu’après avoir obtenu le « feu vert » des autorités.

Huawei aura probablement de grandes difficultés à se remettre de ce blacklistage, qui le poussera soit à utiliser la version open-source mais très limitée d’Android (sans Google Play, ni les applis de Google), Android Open Source Project, soit à créer son propre OS. Sans compter que dans le sillage de Google, d’autres entrrises de la tech ont suivi - et pas seulement des américaines. Même s’il reste silencieux, Microsoft s’est également résigné à ne plus fournir ses produits à Huawei - dont Windows et ses licences, utilisé pour les ordinateurs portables Matebook. Idem pour Intel et son matériel informatique. De son côté, la firme britannique ARM (désormais filiale de la SoftBank japonaise), qui utilise des technologies américaines dans ses produits, a aussi annoncé qu’elle cessait de partager ses composants électroniques (à la base des processeurs de quasiment tous les smartphones du monde) avec le constructeur chinois. Les technologies d'ARM sont indispensables à Huwei, plus qu'Android ou les puces Qualcomm. Ainsi, sans cette société, Huawei ne pourra tout simplement pas continuer de produire des smartphones.

Un bien joli effet boule de neige, donc, qui concerne des entrrises qui ne font que suivre une décision politique, sans que cela soit forcément de gaieté de coeur. Mais remettons tout cela dans son contexte : duis un ou deux ans, les Etats-Unis de Donald Trump sont en véritable guerre commerciale avec la Chine, quand ils ne menacent pas le pays asiatique d’une guerre militaire - Froide, pour l’instant. Or, Huawei est l’un des fers de lance de l’expansion technologique chinoise, en tant que pionnier de la 5G, et deuxième fabricant de smartphones mondial, devant Apple (mais derrière Samsung). De son côté, Washington redoute que le groupe présent dans 170 pays, et qui revendique près de 190.000 employés, ne soit en fait qu’un cheval de Troie de la Chine.

 



Du soft power au « smart power »

Actuellement, aucune preuve n’existe concernant de potentielles « backdoors » (portes dérobées) dans les serveurs et les appareils de Huawei, et rien ne permet d’affirmer qu’un tel bannissement est essentiel pour la sécurité nationale. Mais pour Donald Trump, l’important est ailleurs : en s’attaquant au champion chinois des télécoms, c’est l’économie de la Chine qu’il perturbe. Pour cela, quoi de mieux que d’utiliser, indirectement, Google, Microsoft et les autres géants de la tech ? Peu importe là encore si une telle manoeuvre est déloyale, fausse la concurrence, met en péril Huawei et cause des dommages collatéraux chez les entrrises qui collaboraient avec le constructeur, le stratagème semble sur le point de payer. Donald Trump s’est dit prêt, aujourd’hui, à « intégrer » Huawei dans un accord commercial avec la Chine.

Le blocus du géant chinois semble finalement n'avoir été qu’un moyen de forcer l’ancien Empire du Milieu à négocier commercialement. S’agit-il donc pour les USA d’une nouvelle méthode de pression, vouée à être répliquée à l’avenir face à d’autres pays « gênants », d’un point de vue diplomatique, économique ou technologique ? A quand le blacklistage des entrrises russes, iraniennes, ou même européennes ? Comme le remarque Marc-Antoine Coutheru, étudiant en droit, dans une tribune publiée dans Les Echos, « les géants que sont les GAFA deviennent une véritable arme au service des intérêts purement nationaux des États-Unis ».

Désormais, et suite à l’affaire Huawei, les géants de la tech seraient ainsi à la fois des outils de soft power - qui usent simplement de leur puissance d’influence et des outils de hard power - qui passent par la contrainte et la coercition pour pénaliser un autre acteur. Un « smart power » constituant donc une arme redoutable aux mains du gouvernement US… et qui passe par des décrets pour l’utiliser.

Car les relations entre les GAFA et Donald Trump ne sont pas vraiment au beau fixe, duis le début. Fin 2016, le président des USA nouvellement élu se lançait dans une « opération séduction » auprès des géants du Web : lors d’une réunion avec les patrons d’Apple, Amazon, Google, ou encore Microsoft, il avait remisé son hostilité vis-à-vis de la Silicon Valley (il a par exemple appelé à boycotter Apple, qui refusait d’introduire une backdoor (porte dérobée) dans son système d'exploitation mobile pour aider le FBI) et choisi de leur adresser un discours amical, une véritable déclaration d’amour avec une proposition de partenariat en matière de cybersécurité.

Duis, même si Google et d’autres collaborent volontiers avec le gouvernement US en la matière, Donald Trump se plait à alterner le chaud et le froid, les menaces et les flatteries, voyant dans les GAFA à la fois un bouc émissaire parfait (pour ses discours démagogiques), et un pantin idéal (pour ses actions diplomatiques). En 2018, le président accusait Google d’être « truqué » et de pratiquer une forme de « manipulation politique » avec les algorithmes de son moteur de recherche. Il accusait aussi Facebook et Twitter de censure, et leur rrochait de manquer d’impartialité, allant jusqu’à les « mettre en garde », en brandissant la menace d’un projet de décret visant à demander aux agences fédérales de mener des enquêtes anti-trust contre les plateformes de médias sociaux. Comme le note le site L’Informaticien, « certains vont jusqu'à prédire une modification du comportement des GAFA, en faveur des idées conservatrices et ce de manière artificielle, qu'il existe ou non un risque d'enquêtes, ceci pour stopper définitivement les velléités présidentielles. Donald Trump aurait ainsi obtenu ce qu'il recherche, uniquement avec cette menace. »

Cette tactique a donc été poussée à l’extrême pour agir contre la Chine. En mars 2019, Donald Trump a accusé Google « d’aider la Chine et son armée », rrenant les allégations d’un général américain, et donc de faire preuve d’antipatriotisme. Un discours rappelant le bon vieux maccarthysme d’antan, désormais utilisé au coeur d’une nouvelle Guerre Froide. Google a évidemment qualifié les dires du président américain de fantaisistes, rappelant qu’elle ne travaillait pas avec l’armée chinoise, mais qu’au contraire, elle aidait le ministère de la défense et le gouvernement américain « dans des secteurs comme la santé ou la cybersécurité. » Puis Trump, réalisant probablement que les menaces ne suffiraient pas, a semble-t-il décidé de passer par des décrets pour forcer la main aux GAFA.

Certes, les entrrises chinoises sont des concurrentes sérieuses pour les géants du Web - elles « connaissent une croissance plus rapide et comptent plus d’utilisateurs », indiquait récemment Eric Schmidt, ex-CEO de Google. Mais les GAFA ont aussi besoin de travailler avec ces concurrents chinois pour continuer à s’étendre. Ce n’est ainsi pas un hasard si Google discute duis longtemps avec Tencent pour amener Google Cloud en Chine. Le fait pour l’entrrise américaine de cesser toute relation avec Huawei n’est donc clairement pas de son fait. Est-elle heureuse de perdre 300 millions d’utilisateurs par an ? Probablement pas. « Nous nous conformons à la volonté du gouvernement américain, et nous nous plions à ce décret », a simplement indiqué Google.

 



S’émanciper des géants chinois et américains

Pendant ce temps, les consommateurs du monde entier, notamment français, sont des victimes collatérales de cette guerre commerciale entre les USA et la Chine. Car pouvons-nous vraiment nous passer, à l’heure actuelle, des appareils chinois, russes ou américains ? Avons-nous le choix, quand nous ne fabriquons ni smartphones, ni OS ? Sur Twitter, Guillaume Champeau, fondateur et ancien rédacteur en chef de Numerama, aujourd’hui directeur technique et des affaires juridiques de Qwant, un moteur de recherche français qui incarne de plus en plus une possible « alternative éthique » au géant américain, remarque : « Tu vois ce que Trump fait avec Huawei ? Imagine demain, on se fâche avec les USA, ils obligent Google, Facebook, Microsoft, Amazon, Apple… à couper tous leurs services en Europe. La souveraineté, c’est pouvoir se permettre de se fâcher. C’est devenu inabordable. »

Si un seul décret a permis de pousser les GAFA à agir de la sorte (cesser les relations commerciales avec un concurrent-partenaire), ne pourrait-on pas craindre en effet que cela se rroduise, contre d’autres pays ? Comment se prémunir d’un tel scénario qui pourrait toucher, par exemple, l’Europe ou la France qui vient tout juste de voter pour la taxe GAFA ? Qwant défend logiquement ses futurs services alternatifs à Google (de Qwant Maps à Qwant Mail, jusqu’à un potentiel « Qwant OS »), mais aussi l’idée pas si idiote d’une « souveraineté numérique européenne », destinée à créer de véritables controids aux produits et aux outils américains.  « Il suffit de regarder les tensions actuelles entre l’Europe et les USA, autour de l’Iran… Un jour, rien ne dit que les américains ne pourraient pas menacer de retirer Google ou Facebook d’Europe – et là, on ne pourrait pas se fâcher avec eux, car une multitude d’entrrises européennes en dépendent », nous expliquait Guillaume Champeau en mai 2018, il y a tout juste un an. Dans le même temps, rappelons que l’open source et les logiciels libres fournissent aussi une bonne parade à un potentiel « blocus » de la part des GAFA (manipulés ou non par leur gouvernement) et toute une gamme de services qui échappent au contrôle des Etats.

Tandis que Huawei pense déjà à créer son propre OS, d’autres entrrises de la tech, dans un autre pays visé par Donald Trump, ont duis des années conçu un petit écosystème alternatif, qui permet à ses utilisateurs de se passer totalement des services de Google, Amazon et compagnie. En Iran, pays quasiment coupé du monde occidental à cause d’un blocus qui empêche toutes relations commerciales avec les groupes américains, et régulièrement menacé par le président US d’une guerre militaire à venir, les sanctions n’inquiètent personne. Entre 2012 et 2017, à cause de son programme nucléaire, l’ancienne Perse a fait l’objet de sanctions internationales  (donc pas seulement des USA) - et pendant tout ce temps, des start-up locales en ont profité pour monter leur business. Paradoxalement, une telle stratégie a ainsi fini par vivifier l’économie iranienne, en permettant aux Iraniens de monter leurs propres projets dans un espace protégé de toute concurrence étrangère. De Digikala, équivalent iranien d’Amazon, à Snapp, réplique locale d’Uber, des milliers de start-ups ont ainsi germé pour poser les bases d’une Silicon Valley perse.

Et la Chine, ainsi que bien d’autres pays, devraient probablement faire de même. Comme l’écrit le journal suisse Le Temps, « Samsung, LG, Sony ou Nokia savent désormais qu’ils peuvent perdre l’accès à Android. Tous les fabricants de smartphones ont renoncé à la volonté de créer leur propre système d’exploitation, s’abandonnant totalement à Google. Il est à espérer qu’ils reconsidèrent cette décision. Malgré les difficultés à venir, les Chinois vont, eux, certainement lancer leur concurrent d’Android. » En essayant de ralentir la concurrence chinoise, Donald Trump ne risque-t-il pas, paradoxalement, de la favoriser ? La morale de cette histoire, c’est finalement qu’il serait bon pour nous, spectateurs passifs et craintifs de la lutte entre les géants chinois et américains, de nous en émanciper.


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