Algorithmes et robots journalistes : l’avenir de la presse ?

Algorithmes et robots journalistes : l’avenir de la presse ?

Ce n’est plus un fantasme à la Jules Verne : les “robots-journalistes” commencent à s’implanter dans les rédactions. Les médias sont ainsi de plus en plus tentés d’en utiliser pour produire des contenus journalistiques. Attention : quand on parle de robots, n’imaginez pas un androïde devant un clavier. Il s’agit en fait d’algorithmes, programmés pour transformer des données en textes.

Aux Etats-Unis, Associated Press utilise les “robots-journalistes” d’Automated Insights pour rédiger des articles sur les résultats financiers des entrrises US, mais aussi pour couvrir les matchs de la Ligue mineure de baseball (MLB). Pour écrire leurs “papiers”, les algorithmes de “génération automatique de texte” (GAT) brassent les données statistiques de la Bourse d’un côté, celles de la MLB de l’autre. Forbes fait de même avec les logiciels d’IA de la société Narrative Science, qui permettent d’écrire automatiquement, dans une rubrique dédiée, des articles boursiers à partir de données financières.

Le Los Angeles Time a de son côté conçu son propre algorithme, “Quakebot”. Programmé par un journaliste-développeur, Ken Schwencke, il a réussi à exploiter les alertes de séismes de l’US Geological Survey, afin de publier automatiquement l’annonce d’un tremblement de terre.

En France aussi, on s’y est mis : lors des régionales de 2015, plusieurs sites (Le Monde, Le Parisien, France Bleu) ont utilisé des algorithmes, conçus par Syllabs, pour automatiser la rédaction de courts textes sur les résultats électoraux. Les algorithmes de Syllabs sont regroupés dans Data2Content, une "agence de robots rédacteurs qui transforment vos données en textes".


Crédit: Josh Jarman



Des algos pour remplacer les journalistes d'ici 2025


Concrètement, les logiciels d’Automated Insight, Syllabs et Narrative Science sont capables de filtrer de grandes quantités de données brutes, pour les convertir en “récits personnalisés”, en tenant compte du contexte, dans un style d’écriture dépouillé mais proche des dépêches d'agences. L’avantage des robots-journalistes est leur aisance à traiter des masses de données, mais aussi leur rapidité à les traduire en texte, dans différentes langues.

A noter que des chercheurs japonais sont allés jusqu'à développer un prototype de robot, capable de se déplacer, d’interviewer des gens, de recueillir des infos, de prendre des photos, de faire une recherche sur Internet... puis de poster des articles en ligne.

Alors, l’avenir est-il à l’écriture automatisée ? Pour Robbie Allen, fondateur d’Automated Insights, le monde étant “appelé à produire toujours plus d’éléments à analyser” grâce à l’augmentation du nombre de capteurs “de sons, d’images, de ­sensations”, les robots-journalistes sont clairement “l’avenir”.

Le fondateur de Narrative Science, Kristian Hammond, estime quant à lui que d’ici 2025, environ 90% des articles seront “générés par des algorithmes”... et même qu’un robot gagnera le prix Pulitzer.



Kodomoroid est un robot-présentateur. Comparé à un humain, il peut occuper l’antenne 24h/24. Il est est connecté à Internet et parle 143 langues.



Vers une “alliance” journalistes-robots ?


Du calme : non, les robots-journalistes ne remplaceront jamais les humains. D’abord parce que si leur écriture est “correcte”, elle reste du niveau d’un “conte pour enfants”. Ensuite, parce qu’il ne s’agit que d’algorithmes, dépourvus d’intelligence. Ils sont incapables de contextualiser réellement une info, de la mettre en perspective, et d’expliquer l’actu. “C’est aux humains d’ajouter l’intelligence : Syllabs travaille en partenariat avec les rédactions pour déterminer le ton des articles et s’adapter à la ligne éditoriale du média”, note Erwann Gaucher, directeur du numérique à France Bleu.

En outre, les logiciels ne sont jamais exempts d’erreurs - “en réalité, il y a beaucoup de personnes qui travaillent en amont pour qu’un texte puisse être rédigé automatiquement”, explique Claude de Loupy, fondateur de Syllabs. Pour vérifier le texte brut sorti par la machine, enquêter et apporter une analyse aux données, les humains demeureront nécessaires, plus que jamais.

Plutôt que de voir dans les robots-journalistes une menace, mieux vaut peut-être les regarder comme des alliés. Comme l’explique Kris Hammond, de Narrative Science, les algorithmes sont des outils complémentaires, et l’idée est “juste de fournir aux journalistes des outils les débarrassant des tâches les plus répétitives et les moins intéressantes. Ils dégagent du temps pour accomplir leurs missions nobles : rortages, investigations, analyses”.

L’avenir devrait plutôt être celui du “journalisme augmenté” prôné par Eric Scherer, analyste des médias - avec des journalistes capables de programmer, sur le modèle de Ken Schwencke, le journaliste-développeur du LA Times, qui travaille en “collaboration” avec son algorithme Quakebot.

Cette association journalistes-robots devrait permettre aux humains de se focaliser sur des “papiers de fond”. Aux algorithmes d’écrire le reste - résultats sportifs, boursiers, électoraux. Les robots pourraient même permettre aux journalistes de détecter des sujets porteurs, des “signaux faibles” à traiter.





“Maîtriser les boîtes noires”


Plutôt que d’enterrer les journalistes, les robots devraient donc les “augmenter”... à condition que les humains restent sur leurs gardes. Car il ne faut pas oublier que Narrative Science ou Automated Insights restent des entrrises à but lucratif, au même titre que Google et Facebook (ces nouvelles “homage” de l’info), et que leurs algorithmes ne sont pas neutres, ni totalement fiables - les programmes sont écrits par des humains, jamais 100% objectifs, toujours capables de se tromper, notamment dans les choix éditoriaux à prendre. Pour Eric Scherer, il y a ainsi urgence à “maîtriser les boîtes noires”, en forçant les concteurs des robots-journalistes à “faire preuve de transparence”.

Evgeny Morozov, spécialiste des implications politiques et sociales du numérique, s’inquiétait déjà, en 2012, de la possibilité de voir un jour les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) “investir dans le marché du ‘journalisme automatique’, et remplacer le petit joueur qu’est Narrative Science”. Champions de la personnalisation et des algorithmes de recommandation, ces géants du Web pourraient être tentés de proposer aux médias des IA capables d’écrire et de modifier des articles instantanément, de “les personnaliser afin de les adapter aux intérêts et aux habitudes intellectuelles du lecteur”... Jusqu’à enfermer celui-ci dans des “bulles de filtres” - celles-là mêmes qui sont au coeur de la critique visant, duis l’élection de Donald Trump, le réseau social Facebook.

Crédit image de couverture : i4j.info


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